Rabin, la paix assassinée
Yitzhak Rabin, 1995 le soir de son assassinat – Wikimedia Commons
Charbit Denis. Yitzhak Rabin, la paix assassinée ? une mémoire fragmentée. JC Lattès, 2025L'essai, aussi bref que passionnant, éclaire le champ de tensions dans la société israélienne remis en lumière par le massacre du 7-octobre. Si Yitzhak Rabin a payé de sa vie son intuition que les peuples palestinien et israélien étaient condamnés à se partager un territoire commun, sa mémoire a été confisquée. En conséquence, des femmes et des hommes souffrent de cet enlisement de la situation.
En dépit de la représentation que se font les Israéliens de leur pays comme un îlot démocratique dans un environnement propice à la violence politique, il fallut se résoudre à admettre que l'État juif ne faisait pas mieux que ses voisins : Sadate avait payé de sa vie son geste audacieux et courageux, Rabin également. Au pays des Juifs, un Juif pouvait en tuer un autre pour des raisons politiques.
La société israélienne était, c'est le moins qu'on puisse dire, en état de choc.p. 49

Après un rappel succinct de la biographie de Rabin, premier chef de gouvernement à être né sur le territoire d'Israël, impliqué dans les actions militaires qui ont affermi l'état israélien, l'auteur rappelle le contexte de son assassinat. Alors qu'une frange de la société, y compris israélienne, lui est reconnaissante de donner un espoir de paix, d'autres le maltraite pour empêcher leur rêve de Grand Israël. Le 4 novembre 1995, il est abattu de trois balles dans le dos par Yigal Amir.

Jusqu'où ira l'horreur ?
Chappatte dans Le Temps, Genève, 14 mai 2025
[…] les deux protagonistes de la guerre actuelle, Benyamin Netanyahou et le Hamas, étaient alors, l'un et l'autre, à la tête de l'opposition politique et idéologique à toute réconciliation israélo-palestinienne impliquant le partage du territoire en deux États souverains. Et ce sont eux aujourd'hui qui, sous prétexte de « représailles » et de « résistance », sont encore au pouvoir et conduisent les deux peuples vers l'abîme.
p. 12
Cet essai éclaire certains aspects du conflit israélo-palestinien qui découlent parfois des dynamiques internes aux deux communautés antagonistes. Denis Charbit, professeur de sciences politiques, analyse non seulement la récupération politique de l'événement, mais aussi les conséquences d'une commémoration institutionnalisée du meurtre.
Les milieux nationalistes israéliens dénient l'influence de leur rhétorique sur l'assassinat de Rabin. Ils oublient qu'ils l'ont désigné comme traitre et veulent faire porter l'entière responsabilité de son acte à Yigal Amir. Lorsque leurs adversaires dénoncent le climat délétère qu'ils ont instauré, ils les accusent de faire l'amalgame entre le meurtrier et leur cause. Pourtant, ces mêmes milieux sont prompts, à chaque débordement palestinien, à mettre en place des mesures coercitives qui touchent toute la population des territoires.
Charbit nuance toutefois en montrant que tant les Palestiniens que les Israéliens ne sont pas des groupes homogènes. Les populations israéliennes, en particulier, sont très diverses selon leur provenance et le moment de leur arrivée dans le pays. Alors que Rabin est proche des milieux pionniers, Amir est né dans une famille de juifs orthodoxes yéménites. Selon l'auteur, le meurtrier est donc si éloigné du Premier ministre que l'interdit de tuer un Juif n'est pas prééminent.
Ces tensions internes sont reproduites dans le milieu scolaire public – celui-là même qui commémore chaque année la mort de Rabin. En effet, le système éducatif est subdivisé en trois branches : l'enseignement laïque, l'enseignement religieux hébraïque et l'enseignement à destination des populations arabophones. Les programmes sont spécifiques à chacune de ses filières, sans compter les variations de l'enseignement privé. Alors que la mémoire de Rabin est censée éviter la répétition d'un tel geste, la commémoration consacre la division de la société. L'auteur ose interroger la manière dont sera instauré la mémoire du 7-octobre et l'interférence entre deux manifestations antagonistes.
Le retournement de situation est spectaculaire et dépasse l'entendement.
Au lendemain de l'assassinat, malgré la peine infinie et la crainte que la paix pourrait être compromise, le sentiment général est qu'elle l'emportera ; la génération des enfants aux bougies de Tel Aviv y veillera.p. 57

Un plan pour Gaza
Chappatte dans Der Spiegel, 8 février 2025
Site de l'éditeur
Denis Charbit sur K. Les Juifs, l'Europe, le XXIe siècle